Vie quotidienne, Bonheur et thérapie institutionelle…

Le concept de QUALITE DE VIE, considéré à ce stade de l’exposé comme « la satisfaction que le Sujet éprouve et manifeste quand à ses conditions de vie » (nous verrons que cette notion renvoit en fait à des notions plus complexes) est de fait un soucis implicite dans toute situa­tion de soins, que ceux ci soient sociaux, médicaux ou psychiatriques : LACAN ne disait il pas lui même que ce que le patient attend de son thérapeute il fallait l’appeler d’un mot simple : le Bonheur…. (séminaire sur l’éthique de la psychanalyse)

Dans une perspective clinique, la mesure de la qualité de la vie devient un outil d’évaluation des soins, permettant, en synergie avec d’autres outils, de moduler les axes de la prise en charge dans la mesure ou son utilisation est intégrée à la définition des projets individuels et institutionnels.

LA QUALITE DE VIE:

SIMPLES PROPOS SUR LE BONHEUR?

                        La pratique démontre que L’institution soignante est très souvent sollicitée au niveau de ce que l’on pourrait appeler ses fonctions d’accueil: Les patients ne viennent t’ ils pas chercher aussi (voire d’abord), explicitement ou non,  le confort et la sécurité perdus dans leur être somatique, psychique et/ou social?  En ce sens l’évaluation de la qualité de vie, telle qu’elle est offerte dans les institutions n’est pas négligeable. Cette notion  peut se heurter aux conceptions de ceux qui, tenants de l’exclusif abord thérapeutique ou arrimés à une certaine orthodoxie rigide se refusent d’être un havre d’apaisement. Les connotations négatives autrefois attachées à « l’asile » n’y sont probablement pas pour rien et lui ont fait perdre hélas sa dimension fonctionnelle constructive. Elles en font trop vite oublier le sens premier encore présent dans l’expression « trouver asile »:  refuge sacré, lieu destiné à abriter du danger.

                        Ce n’est pas l’apanage des structures psychiatriques: un service hospitalier somatique est tout autant, voire d’avantage interpellé et mis en situation de remplir cette fonction d’étayage, base sur laquelle peut se construire le sentiment de sécurité du patient, laquelle est bien souvent la condition nécessaire de toute démarche thérapeutique.

                        C’est en fait toute la question de l’articulation Lieu de Vie – Lieu de Soin qui se pose. Soigner un sujet psychotique suppose de pouvoir l’accueillir dans un cadre dans lequel vont pouvoir s’inscrire des relations chargées de sens, suffisamment et qualitativement investies pour qu’il lui soit permis de dépasser ses processus figés de défenses psychotiques. « Favoriser le hasard de la rencontre » ([1]) suppose un espace et un temps « suffisamment bons »,  prêts à accueillir la souffrance et l’inquiétude des patients. Il importe de se préoccuper à la fois de sa vie psychique, et tout autant de la réalité extérieure à laquelle il est confronté, avec plus ou moins de moyens de s’y adapter([2]). Ne se préoccuper que de mécanismes mentaux dans une cure psychothérapique stricte, sans se soucier de la quotidienneté de la vie du patient serait une façon de se laisser piéger par les processus pathologiques à l’oeuvre: C’est ce qui se passe quand rien ne peut pénétrer dans un cadre thérapeutique artificiellement aseptisé, du moindre écho significatif des difficultés éprouvées dans la vie quotidienne, même si celles ci sont en train de prendre une intensité dramatique pour le malade lui même ou pour ses proches. « Le lieu de vie d’un patient psychotique est par excellence le lieu de sa spontanéité, à condition bien sûr qu’il s’y sente vraiment chez soi » ([3]). S’interroger sur la qualité de vie conduit à questionner l’espace potentiel du champ thérapeutique.

                        Selon BION, le soigné projette dans le « Soignant-bon objet », récepteur contenant, le contenu de ses émotions et sensations insupportables, afin de les recevoir « désintoxiquées » et rendues ainsi acceptables. Ce n’est qu’ au prix de ce filtrage sécurisant que les pensées s’élaboreront, que les éléments pourront prendre leur essor afin de permettre (grâce aussi à une reprise symbolique) le dépassement des angoisses. A considérer ce substrat théorique, nul ne peut nier l’importance d’une base, d’une fondation pour asseoir nombre de prises en charge à visée thérapeutique: Cela apparaît facilement d’emblée dans le contexte des thérapies à médiations corporelles, régressives ou de cures de type anaclitique, mais est également présent lors de thérapies d’expression, verbales ou non.  Cette nécessité est souvent implicitement présente à l’esprit, mais n’est il pas utile de pouvoir aussi en évaluer précisément la qualité?  C’est ce que propose la mesure  FC (Fonctions Contenantes) regroupant les éléments de l’échelle concernant la stabilité du cadre, le maintien de l’enveloppe corporelle, la fiabilité des repérages spatiaux, temporels, sociaux et relationnels.

                        L’examen de ces données permet non seulement de contrôler le contexte fondateur des entreprises thérapeutiques mais aussi de réfléchir sur l’apport d’étayage du psychisme que réalise la structure institutionnelle, ou d’en analyser les failles. Quelques avatars thérapeutiques ne peuvent ils se comprendre dans cet environnement conceptuel ? N’est ce pas seulement à partir d’un point d’appui solide que peut se donner l’élan de la nécessaire distanciation?

                        Le tremplin vers une amélioration notable de la QUALITE DE LA VIE n’est pourtant  pas si facile ni à installer, ni à utiliser…

                        Si son progrès passe par l’accroissement du « confort » (personnel autant que psychologique somatique ou matériel..),  celui ci ne peut être « considéré » par le sujet lui même que grâce à un travail psychique: le confort pour être apprécié, doit être « représenté ». Ce n’est seulement que par le travail de la représentation que les sensations, les données environnementales perçues deviennent des affects, des sentiments, joies, bonheur…

                        L’évaluation de cette capacité à représenter permet de dépasser le simple constat de faits, et d’approcher une estimation de la qualité de vie dans sa dimension de ressenti. Ce point de vue n’amène t’il pas, bien au delà de la « mesure » chiffrée, à penser autrement le malade et sa prise en charge? A considérer par exemple l’entreprise thérapeutique comme une dialectique dynamique ou entrent en synergie la réalité matérielle exogène et la réalité psychique endogène ? A considérer la question de la guérison comme un progrès dans la liberté de penser tout autant que dans la liberté d’être et d’avoir. Notre travail ne consiste pas seulement « A rendre la vie supportable » comme l’énonçait FREUD, mais encore à tout mettre en oeuvre dans la perspective active d’une restauration du psychique, nécessairement associée à un souci concernant la qualité de l’environnement, afin que le patient puisse en jouir sans y sombrer. Cette perspective, si on la conçoit au sein de l’institution dans le contexte thérapeutique évoqué plus haut, impose aussi au soignant de se regarder au delà et donc de se  préoccuper de questions de société, c’est à dire que le soignant se doit de n’être pas indifférent aux mouvements sociaux ni aux choix politiques de la communauté humaine élargie dans (et avec) laquelle il travaille..

Michel BRIOUL

Psychologue Clinicien

Les Galubes

24130 PRIGONRIEUX michel.brioul@wanadoo.fr


[1] Expression employée par J. Oury lors d’un colloque à la Fondation John Bost en 1977

[2] Je fais ici référence en particulier aux propos tenus par M. SASSOLAS lors du congrès des Croix Marines en 1989.

[3] M. SASSOLAS – Ibidem